Addictions : Matthieu Delormeau et la sorcière des neiges
- Romane Carlin

- 18 mai
- 5 min de lecture

Jean-Baptiste Capdevielle l’appelle La fée des Neiges. Dans son tube Quand t’es dans le désert, elle le « suit tapant sur son tambour » tandis que « quelques mirages (lui) disent de faire demi-tour ». Matthieu Delormeau l’a rencontrée, mais ce n’est pas une fée : c’est une sorcière. Il a failli ne jamais faire demi-tour, et il sait que la Sorcière des Neiges continue à le marquer à la culotte, pas en tapant sur son tambour mais en lui jouant le chant des sirènes. Il suffit d’une fois, c’est le sous-titre, et rien n’est plus, rien ne sera plus comme avant. Jamais.
Avec "Addictions", Matthieu Delormeau ne livre pas seulement un énième témoignage sur la dépendance à la drogue. Sa lecture fait mal, elle fait peur. On ne veut pas vivre ça. Ou si on a commencé, on veut arrêter, tout de suite, tant qu’on peut encore, parce qu’on si on continue, on ne pourra peut-être jamais stopper la descente aux enfers. On n’en est plus aux Fleurs du Mal et leur sombre beauté poétique, on n’en est plus à la beat generation et au LSD qui faisait voir la vie en rose et en grand (et laissait parfois définitivement perché), ni aux champignons et à l’opium qui inspirèrent probablement Alice au Pays des merveilles à Lewis Carroll et la chanson White Rabbit au groupe Jefferson Airplane. On est dans l’antre la sorcière des neiges, et c’est un cauchemar.
Un parmi d’autres dans la bande à Hanouna
La force du livre de Matthieu Delormeau, c’est que chacun peut se mettre à sa place parce que le personnage fait partie du notre quotidien. C’est ce type qu’on aime ou qu’on déteste, mais avec lequel on a passé des soirées cash et clashes. Matthieu Delormeau n’est pas la star qu’était Jean-Luc Delarue avant de mourir, ni Pierre Palmade avant de tuer. Il est un parmi d’autres dans la bande à Hanouna, un garçon presque ordinaire s’il n’avait bénéficié d’un physique d’Apollon. Et qu’il n’a même plus, la sorcière le lui a volé. On peut s’identifier à lui, on peut s’imaginer cloîtré dans son appartement plongé dans l’obscurité, affalé sur son canapé incapable de faire un mouvement, isolé, ruiné, malheureux, honteux, en pleurs. Détruit.
Matthieu Delormeau n’est pas la première personnalité à raconter son histoire avec la drogue, pourtant son livre apporte quelque chose de plus. Parce qu’il est écrit avec une lucidité froide, précise, sans fioriture. L’ancien chroniqueur de TPMP, aujourd’hui sut TBT9, ne s’apitoie pas sur lui-même, ne se cherche pas d’excuse. Il est conscient de qui il était, et de ce que la drogue a fait de lui.
Il était un winner : il est devenu un looser. Il avait un mental d’acier, qui lui avait permis de réussir à la télé : la drogue l’a transformé en épave. Il était beau, il est devenu moche. Il soulevait 100 kilos au développé couché, il peine à en soulever 40. Il était riche : il a claqué 100 000 euros dans la drogue et les cures ratées, aujourd’hui les huissiers défilent chez lui.
3 minutes pour vivre… ou pour mourir
Il y a du positif : il était « un connard », il était manipulateur, odieux, son voyage en enfer a accouché de son humanité. Mais à quel prix ? Trop cher de toute façon.
Il donne des détails glaçants : sa cloison nasale est détruite, il souffre, terriblement : il faut des analgésiques. Il double ou triple les doses. Il n’arrive plus à dormir : il faut des somnifères. Forts. Il en prend beaucoup, trop. Le cocktail de drogue amène le cocktail médicamenteux, et une nouvelle addiction en remplace une autre. Sans garantie de ne pas retomber un jour dans la première.
Parce que là encore, Matthieu Delormeau est cash : il s’en est sorti, mais il sait qu’il peut retomber dedans. Son corps est vidé, il réclame sa dose. Alors il faut tenir : « 3 minutes ». Quand on va bien, 3 minutes, ça passe vite. Quand on lutte pour ne pas appeler son dealer, pour ne pas se faire un cocktail de médicaments, 3 minutes sont une éternité. 3 minutes pour vivre ou mourir.
Il s’en est sorti, aussi, parce qu’il est célèbre, et parce qu’il a un ami fidèle, Cyril Hanouna, qui l’a repêché. Matthieu Delormeau est conscient de la chance qu’il a, il ne se cache pas. Et du coup son message est encore plus clair, plus terrible : si vous n’êtes pas un privilégié, si vous n’avez pas des amis puissants, si vous n’avez pas les moyens de regagner de l’argent rapidement, vous serez l’un de ceux que Matthieu a rencontré lors des cures avortées : ces types qui viennent et reviennent chaque année parce qu’ils rechutent, encore et encore.
Penser aux autres
Le livre de Matthieu Delormeau fait mal, il fait peur, il est presque désespérant, et c’est précisément pourquoi il est salutaire. Il suffit d’une fois : une fois suffit pour qu’il n’y ait plus jamais d’avant, et peut-être plus d’après. Pour tout perdre et risquer de ne jamais rien retrouver. Et de toute façon, dans le meilleur des cas, on y laisse ce qu’on avait de mieux, de plus cher, de plus beau.
Matthieu Delormeau a mis un « s » à Addictions : c’est significatif. Il y a bien sûr, au premier degré, les drogues au pluriel : cocaïne + GHB, le cocktail chemsex, qui a envahi le show business, la politique, les soirées hard. On s’y habituerait presque si ça ne tuait pas. Surtout les autres. Matthieu Delormeau, lui, n’a jamais conduit sous drogue. Cela aussi il le dit. Pas pour se dédouaner : pour prouver que même au plus profond, au plus noir, on peut encore penser aux autres. Message à ceux qui ne pensent qu’à eux.
Il y aussi l’addiction à la notoriété, qui n’apporte « que des emmerdes » quand on l’a obtenue. Des emmerdes… et la drogue.
Il y aussi l’addiction au sport, et elle a contribué à sauver Matthieu Delormeau. Beaucoup d’articles de presse dénoncent la bigorexie, c’est ainsi que ça s’appelle, et pourtant c’est la seule addiction qui apporte un bénéfice. On sort toujours profondément diminué d’une cure de désintoxication de drogue ou d’alcool. Quand on se relève d’un burn out dû à une pratique trop intensive du sport, on est toujours en meilleure forme qu’avant de commencer. La thérapie de Matthieu Delormeau passe par l’addiction au sport.
Alice a ouvert la petite porte du Pays des merveilles, et ça fait rêver. Matthieu Delormeau a ouvert la porte d’un grenier, et c’est un cauchemar. Matthieu Delormeau nous met en garde : si la porte de ce grenier « était si bien fermée, c’était pour une bonne raison. Il ne fallait pas ouvrir (...) N’ouvrez pas cette petite porte. Jamais ».





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